Bertrand FAVREAU

 

 

 

 

 

 

LES ROSES DE TÉHÉRAN

JAMAIS NE FANERONT

 

 

 

 

 

Hommage à

Nasrin SOTOUDEH

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nasrin SOTOUDEH

 

Les roses de Téhéran jamais ne faneront

 

 

 

par

Bertrand FAVREAU

 

 

 

« Je vous envoie mes larmes d'amour, en espérant qu'elles rendent l'injustice de notre temps un peu plus supportable pour vous ».

 

 

 

 

 

 

 

Dans son éclat, je contemplais la rose rouge à peine éclose.

 la sombre nuit se déchirait, la rose en était le flambeau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En ce jardin tant de rose s'épanouissent, mais

personne n'a cueilli une rose sans le fléau de l'épine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Tiché Editions-2018

 

 

 

 

 

Notre rencontre avec elle est une lancinante douleur. Et in ne s’agit plus ici de présentation ou de portrait, à vrai dire bien inutiles, mais plutôt un itinéraire intérieur. Quelques dates et quelques visions furtives d’un parcours que nous menons avec elle, que je vous convie ce soir, à partager.

 

 

Ce 4 septembre 2010, c’était il y a dix ans, nou s avions notre premier rendez vous avec elle. Nous aurions pu le prévoir. Il avait été précédé par des événements prémonitoires. Six jours plus tôt, le cabinet de Nasrin Sotoudeh avait été perquisitionné avant d’être fermé par les autorités. Et, dès ce jour, elle avait parfaitement analysé ce qui se profilait pour la décennie à venir : N’avait-elle pas dit alors « Leur but est de vider le pays de ses défenseurs des droits de l’homme ».

 

Depuis 2009 elle ne cessait d’élever la voix contre les arrestations arbitraires illégales, aexhorté les autorités de respecter les droits des détenus, sans crainte des menaces et des interpellations réitérées. Membre la société pour la protection des droits des enfants et surtout de l’emblématique « Centre des défenseurs des droits de l’homme » de Téhéran, co-fondé notamment par cinq avocats. Elle avait participé à la campagne pour l’égalité des droits des femmes. Elle travaillait déjà avec des jeunes détenus qui encourent la peine de mort. Et qui parfois l’ont subie. Elle fut l’avocate de Zahra Bahrami, executé le 29 Janvier2011.

 

Les pressions elle les connaissait bien. Les convocations par les agents du ministère des renseignements aussi. Tous les avocats défenseurs des droits de l’homme ont été livrés au moins une fois aux interrogatoires des agents de renseignement.

 

Le matin du samedi 4 septembre 2010, donc, Nasrin Sotoudeh a été convoquée, arrêtée et livrée au parquet des tribunaux révolutionnaires, conduit par des agents du ministère des renseignements, dans le centre hybride, mi-carcéral mi-policier situé au cœur de la prison et faisant corps avec lui. Son avocate avait bien tenu à l’accompagner, mais elle a été écartée avant le début de l’interrogatoire.

 

« …contre elle une peine plus longue que toutes celles de ses clients. »

 

C’est bien ce 4 septembre, là – souvenons-nous-en ici – que le destin a fixé notrenotre premier rendez-vous avec elle. C’est bien ce jour-là, qu’a commencé notre première campagne : la « campagne libérez Nasrin Sotoudeh ! », dont les traces fugaces resurgissent parfois encore au hasard des algorithmes, comme autant de résurgences d’un temps qui ne veut pas finir, ou qui vient juste de recommencer.

 

Nous avions alors suivi pas à pas son calvaire : pas de visite d’avocats, pas de visite de la famille. Interdiction de voir sa fille alors âgée de 13 ans et son fils Nima, âgé de cinq ans. Pour espérer les entrevoir, pour pouvoir rencontrer un avocat, elle doit se livrer aussi au cycle infernal des grèves de la faim, toujours recommencée après une fausse accalmie jusqu’à ce qu’elle obtienne au moins en partie satisfaction. Des détenus de la section 209 de la prison d’Evin – le Ward 209, contrôlé par les services secrets iraniens où sont parqués les avocats - ont rapporté avoir entendu les râle d’agonie de Nasrin Sotoudeh traversant, à la nuit tombée, la salle de leur plainte tragique, avant de répandre leur raucité tragique, à l’extérieur.

 

C’est à ce prix, que le 3 novembre 2010, ses enfants, auxquels elle n’a cessé d’envoyer des lettres prodiguant des conseils qu’elle signe maman Nasrin, avaient pu la voir pour la première fois. Elle avait perdu 12 kg et présentait un visage couleur d’ébène. Ils avaient pleuré après l’entrevue. Le 11 novembre son mari Reza Randhan a été autorisé à la voir. Son visage s’était tellement creusé que lorsqu’elle s’est approchée de lui, il a dit qu’il ne l’avait pas reconnue.

 

Après plus de 49 jours de grève de la faim, elle a du comparaître devant la 26e section du tribunal révolutionnaire. Puis, le 9 janvier 2011 le verdict est tombé : Nasrin Sotoudeh a été condamnés à 11 ans de prison, interdite d’exercer sa professionet interdite de sortie du territoire pour 20 ans. Un an de prison pour propagande contre l’État, cinq ans pour la collusion, plus cinq ans pour infraction au code vestimentaire islamique en ne portant pas le voile lors d’un entretien télévisé. Le tribunal révolutionnaire était alors présidé par le juge PirAbassi bien connu pour condamner les avocats, les militants étudiants, les journalistes, ou les chrétiens.

A ce juge qui l’avait condamnée, Nasrin Sotoudeh a trouvé la force d’adresser dans un sursaut ironique une lettre afin de le remercier. Le remercier « d’avoir prononcé contre elle une peine plus longue que toutes celles dont il avait frappé ses clients, car pour elle, devoir quitter la prison avant ceux qu’elle avait défendus aurait été une expérience douloureuse », a-t-elle précisé.

 

A 2010 succéda 2011 : années terribles de répression qui vont emporter, successivement tous les avocats fondateurs du Centre pour les défenseurs des droits de l’homme, tous, tour à tour arrêtés et condamnés à de lourdes peines et plus encore éliminés d’un barreau, désormais dépourvu de défenseurs : En mars 2012, enfin, dix-huit ans de prison et vingt ans d'interdiction d'exercer sa profession pour Abdolfattah Soltani, qui ne sera libéré que le 21 novembre 2018, après 2630 jours en prison.

 

Dès lors, peu importe les modiques « réductions » si concédées en appel ou l’exécution de la peine. Chacun connaît déjà sinon la fin de l’histoire, qui marque le terme de ce premier épisode. Deux ans plus tard, le 18 septembre 2013, après trois années passées prison, Nasrin Sotoudeh a été libérée, sans aucune explication de la part des autorités. Libération conditionnelle, grâce, pardon ? Qu’importe, il fallait qu’elle fut libérée. Quelques jours plus tard, le président Rohani allait se rendre à New York et devait se présenter à la tribune des Nations unies pour y prononcer son premier discours. Singulière justice politique.

 

Il demeure que, comme à l’accoutumée, le pouvoir des mollahs a sans doute libéré la militante, mais il n’a pas rendu sa liberté à l’avocate Dès lors, Nasrin Sotoudeh n’avait guère besoin de cette liberté là, même si en septembre 2011, la cour d’appel avait dans sa clémence, « réduit » l’interdiction d’exercer de 20 ans à 10 ans…

 

Ici – et bien sûr, encore plus ailleurs - tout a été dit ou presque depuis longtemps sur la militante. Mais peut-être ne dira-t-on jamais assez ou ne repetera-t-on pas comme il se devrait, que Nasrin Sotoudeh ne vit que pour exercer sa profession d’avocat…

 

 

 

« C’est parce qu’elle a voulu exercer pleinement son métier, qu’elle a été persécutée. »

 

Pendant qu’elle était en détention, c’était en mai 2011, son mari Reza Khandan avait rendu publique une lettre écrite depuis la prison d'Evin où elle proclamait à la face de ses geôliers: "Que j'aie ou non une licence d'avocate, je continuerai de m'opposer sans relâche à ces condamnations injustes."

 

Mais, les procureurs d’Evin ou plutôt les agents de renseignement auxquels ils prêtent complaisamment leurs traits et leurs fonctions, veillaient. Sous la pression et la menace, ils avaient déjà obtenu que « l’Ordre des avocats » la convoque pour instruire une demande de radiation qu’ils espéraient définitive. Elle avait alors été extraite de sa cellule pour assister, menottées, à la première séance d’instruction de son affaire par la commission de discipline du barreau de Téhéran. De cela une photo demeure : à sa sortie, couverte de son foulard blanc, elle avait brandi ses poignets menottées pour tenter d’enlacer son mari Reza devant ses amis,ses camarades et ses anciens clients venus la saluaient. Mais la remise de peine avait créé une incertitude à défaut d’un trouble de conscience. La grâce de circonstance pouvait-elle avoir une incidence sur la sanction accessoire ?

 

Les pressions auprès du barreau pour obtenir une radiation que seule la profession pouvait prononcer, ne cessaient pas. Enfin, le 19 octobre 2014, toujours docile aux injonctions du procureur de Téhéran, la commission de discipline des avocats finissait par prononcer contre Nasrin Sotoudeh une interdiction d’exercer son activité pendant trois ans. Elle a refusé de faire appel. Elle avait déjà décidé d’exercer une autre voie de recours.

 

Deux jours plus tard, déterminée à faire rapporter la décision, elle a commencé à se rendre tous les matins, du samedi au mercredi, entre neuf heures et midi, arborant son foulard blanc, souvenir de ses trois ans de détention à la prison d'Evin, devant les bureaux de l’Ordre des avocats, sur la place d'Argentine, pour une manifestation pacifique de protestation, aux cotés de Reza Khandan, en brandissant une pancarte sur laquelle était écrit "Droit Du Travail, Droit Des Dissidents".

 

Très vite d’autres dissidents l’avaient rejointe. Des mères ayant perdu leurs enfants dans les manifestations en 2009, à la suite de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad ou au moment de la révolte des étudiants de 1999, des dissidents n'ayant plus le droit de quitter le territoire iranien etc. Des confrères aussi. On a pu y voir Mohammad Najafi… ou Payam Derafshan.

 

Mais pour mener cette inlassable combat, il fallait accepter d’être arrêtée, de subir plusieurs heures d'interrogatoire… la première tentative de protestation a été interrompue par la police et des agents de renseignements. Elle a été arrêtée et détenue dans un centre de détention du ministère du Renseignement à Téhéran ou des agents de sécurité l'ont menacée si elle poursuivait son action de l’accuser de Moharebeh (littéralement d’inimitié à l'égard de Dieu), passible de la peine de mort.. Cela ne l’a pas davantage découragée : "Je poursuivrai mes sit-in jusqu'à ce que l'interdiction d'exercer mon métier soit abolie", a-t-elle proclamé fièrement au sortir d’une de ses gardes à vue.

 

Là encore chacun connaît déjà la suite de ce nouvel épisode. Et, le chapitre qui s’ouvre et vient de se refermer, pourrait s’intituler : « Où il est démontré que l’opiniâtreté et d’endurance de l’avocat l’emporte toujours sur la force aveugle d’un pouvoir ».

 

Un peu plus de neuf mois après, le barreau de Téhéran a compris enfin que Nasrin ne céderait pas. Le 23 juin 2015, la Direction générale 2 de la chambre de discipline du Barreau a réduit de 3 ans aux 9 mois déjà purgés, la durée de la suspension. Sur la place d'Argentine, l’ombre de Nasrin Sotoudeh a cessé de hanter le parvis de l’ordre des avocats de Téhéran et de tarauder sa (mauvaise) conscience. Elle était redevenue avocate…Sans doute, il ne s’agissait-il par tant d’aspects que d’un exercice rabais. Uniquement des affaires civiles pas d’affaire touchant à la politique ou à la sécurité. Pas d’affaire relevant du tribunal révolutionnaire.Lorsque des journalistes poursuivis, ont voulu le saisir comme par le passé les autorités judiciaires ont refusé qu’elle les défende.

 

Cette année 2015, l’année d’une vocation ressuscitée, fut une année heureuse. Nous avons d’elle une deuxième image tout aussi inoubliable que la première. Ce sont des images mouvantes et sonores. Celle de Taxi Téhéran qui la révèle jouant son propre rôle dans le taxi de Jafar Pahani, le cinéaste-chauffeur, qui a partagé avec elle le prix Sakharov, décerné à des Iraniens. Là, elle est encore couverte de son foulard blanc mais ses mains ne portent plus de menottes. Ses bras ne sont plus entravés que par un énorme bouquet de roses.

 

Que nous dit-elle, alors, avec son inimitable sourire, de ces mollahs qui la persécutent au chauffeur réalisateur: « Tu sais Jafar ils font on se sorte qu'on sache qu'ils nous surveillent. Leurs tactiques sont évidentes. Ils te créent un casier politique tu deviens l'agent du Mossad de la CIA, du MI5 ensuite ils ajoutent une affaire de mœurs. Ils font de ta vie une prison. Tu es sorti, et le monde extérieur n'est plus qu'une grande prison. Ils font de tes meilleurs amis des pires ennemis. Il te reste à fuir le pays. Ou alors à prier pour retourner au trou. Donc il n'y a que ça à faire : ne pas s'en faire. »

 

On connait ces images qui ont fait le tour du monde. Elles ont reçu l’Ours d’Or du Festival de Berlin en 2015. On connait moins le message de son bouquet de roses, une référence, comme un regard tourné vers «Gulistan, le Jardin des roses» de Saadi, poéte persan qui est aussi aussi ce Zadig, que les conventions plus que la mode ne veulent pas séparer de Voltaire, puisque Voltaire a voulu en faire lauteur putatif de la dédicace de son roman à quelques sultane imaginaire.

 

« Ceux qui sont venus y ont ajouté quelque chose… »

 

Ce bouquet de roses contient un message subliminal puisé aux tréfonds la poésie iranienne. C’est celui jardin des roses où Saadi… raille les travers des hommes et blâme leurs folies, au gré de ses historiettes, qui embrassent la profondeur des temps, surtout celle où il est dit :“Le poids de la tyrannie dans l’univers a d’abord été minime. Ceux qui sont venus y ont ajouté quelque chose de sorte qu’il est parvenu où nous en sommes… »

 

Ceux qui sont venus ont ajouté en Iran ce poids de la tyrannie qui en est parvenu au degré où les avocats lui paient un tribut : la prison où l’exil. Presque toujours, l’une précède l’autre. Car défendre pour un avocat digne de nom conduit à sa propre persécution, ou à l’exil forcé, sans aucun espoir de retour…

 

 

Ils sont si nombreux il est vrai ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que de tout abandonner, d’autre issue de partir avant qu’il ne soit trop tard. Ont dû partir : et ils ont dû partir parce qu’ils étaient avocats : D’abord il y a eu Mehrangiz Kar aux Etats Unis, puis Shadi Sadr en Allemagne, Mohammad Mostafaei en Norvège etc.. Les autres ont connu et reconnu la prison, comme Nasrin Sotoudeh. Quatre des cinq avocats fondateurs du DHRC, Abdolfatah Soltani, Mohammad Seifzadeh, Mohammad Ali Dakhah, et Hadi Esmaeilzadeh ont été tour à tour condamnés à la prison. Quant à la cinquième, Chirine Ebadi, elle a fui l’Iran depuis 2008.

 

Ne pas partir. Rester c’était bien assumer un retour au « trou » si l’on demeurait avocat. Car bien sur un autre poète, de Chiraz lui aussi, que Victor Hugo citait en épigraphe dans ses Odes, est retourné, un siècle plus tard, dans le jardin des roses, pour à son tour, nous avertir : « En ce jardin tant de roses s'épanouissent, mais personne n'a cueilli une rose sans le fléau de l'épine ».

 

Ainsi, le message prémonitoire de Taxi Téhéran, comme le double avertissement des jardins persans, ne devaient-ils pas tarder à révéler leur réalité cruelle. Les Cerbères à trois têtes du parquet d’Evin n’avaient pas dit leur dernier mot. Dès 2015, il avaient recommencé le harcèlement des convocation devant 28e section du tribunal révolutionnaire. Leur plan était bien clair. connaitre les accusations elle n’a pas eu accès à son dossier. elle a exigé une citation écrite. Elle l’a reçue, le 19 août 2016, pour le 3 septembre. Le motif en était laconique : une « nouvelle affaire ». Elle a annoncé son refus de se rendre à l’audience : «Je ne me soumettrai pas à un procès si la procédure régulière observée n'est pas équitable ». Puis, le 16 novembre 2017, une nouvelle convocation, de plus en plus comminatoire comminatoire, qui signifiait qu'elle serait arrêtée si elle ne se conformait pas à l'ordre au-delà de trois à cinq jours.

 

Le 13 juin 2018, Nasrin a été arrêtée et conduite à la prison d’Evin. Là, elle a pu comprendre que tant d’ardeur à la faire comparaître n’avait d’autres fins que de la faire disparaître à nouveau. Elle a pu enfin apprendre qu’elle avait déjà été condamnée en son absence à une peine de cinq ans de prison et qu’elle n’avait été convoquée que pour la purger.

 

Car 2018, marque une nouvelle vague de répression contre les avocats. C’est ce que Nasrin Sotoudeh appelle dans une lettre à son fils « la tourmente de l'injustice et de la lâcheté qui détruit la communauté des avocats iraniens. »

 

Ce 13 juin, pour nous a commencé la deuxième campagne : « Libérez Nasrin Sotoudeh ! Pour Nasrin Sotoudeh, re arrétée huit ans après, recommençait alors le cycle infernal des grèves de la faim pour obtenir de voir son mari, ses enfants, ou ces avocats et des lettres déchirantes de maman Nasrin. Aussitôt, les charges ont été accumulés contre elle. « Propagande contre le système », « crime contre la sécurité nationale » faisant planer le spectre d’un nouveau procès.et d’une lourde condamnation. Ce nouveau procès a eu lieu encore sans elle.

 

« les mécomptes de Nasrin et de Reza étaient bien exacts. »

 

Depuis des semaines la rumeur courait d’une nouvelle condamnation. Annoncée puis démentie par son avocat lui-même Mohamed Moghimi « et puis le 11 mars 2019 la décision lui était notifiée. Un matin. Elle a eu le temps d’appeler brièvement son mari pour donner deux chiffres. Outre les cinq ans pour la précédente affaire 33 ans et 148 coups de fouet pour la seconde.

 

Ah, certes, en termes de calcul on peut toujours ergoter. Les maîtres de la prison d’Evin ne s’y sont pas trompés des le 11 mars leurs services de propagande ont abreuvé la presse occidentale le considération diverse et surtout d’un chiffre : le chiffre sept. Avec beaucoup d’empressement–on ne savait pas pourquoi–ils annonçaient que Nasrin n’avait été condamnée qu’à sept ans de prison. Le chiffre a été repris par complaisance ou par crédulité par certaines O.N.G. ou certains médias.

 

Les malheureux ! « 7 ans « qui voulaient dire dans l’esprit des désinformateurs, sept ans seulement comme un brevet de clémence ou presque une faveur.7 ans pour rien, c'est déjà trop. 7 ans pour avoir fait son métier d'avocat c'est pire encore. D’autres ont finassé dans les calculs ; 10, 12 ans peut être ? D’autres sont parvenus jusqu’33… Mais pour ceux qui avaient reçu le message de Reza la tentative intoxication était patente. À sa lecture, nous avons dès la première heure publié le chiffre juste : 38 ans, qui tonnaient comme la condamnation d'un prétendu système judiciaire aux yeux du monde.

Car, les mécomptes de Nasrin et de Reza étaient bien exacts. Les seuls réels. La peine qui était venue la frapper était bien de 38 ans. 33 + 5 ans soit 38 ans de prison. Inutile alors de venir d’ergoter sur les conditions d’application d’une peine ultérieure, les possibilités d’aménagement éventuel, les précédents… Une peine prononcée d’une peine prononcée elle ne se travesti pas, par anticipation à l’aune de la durée qui pourrait être réellement effectuée.

 

Peu nous importe dès lors de savoir si le code pénal iranien prévoit que seule la peine la plus longue est effectué… Les articles du code pénal iranien ne sont pas écrits pour les femmes et les hommes qui peuplent les prisons.

 

Scrutons le passé : Nasser Zahrafchan condamné à trois ans et à deux ans de prison a fait le total de cinq années au jour près. Il a même dû purger 20 jours de détention pour « rembourser « en quelque sorte les jours passés en hospitalisation à l’extérieur de la prison pour recevoir les soins médicaux quand il était entre la vie et la mort. Mais Adolfatah Soltani qui aura passé 2630 jours en prison balloté entre cellule et clinique, avant d’être libéré avait droit selon la loi à trois jours de congé par mois de détention mais cela ne lui a jamais été appliqué. Fermons les codes aux articles morts, ouvrons les yeux à la vie.

 

38 ans. Et c’est la sans doute que la destinée de Nasrin Sotoudeh connaît une véritable transfiguration. Et c'est là que l'histoire dira peut-être que Nasrin est devenue une héroïne de nos temps actuels.Sa photo s’étale sur des façades entières, des balcons et des murs pignons, dans le monde entier comme la condamnation vivante d’un régime et nul n’en effacera plus l’empreinte. Son visage illustrera à jamais les bassesses d’un régime finissant qu’une jeunesse emportera un jour dans souffle puissant.

 

Alors, si la militante a été déjà justement célébrée et continuera de l’être encore, pour nous, fidèles à nos statuts et à nos engagements, ce jour est un jour de célébration sans partage. C’est à l’avocate que s’adresse notre hommage. Car ce si l’on y regarde de près, toute cette persécution toutes ces souffrances endurées, ont peut être visée la militante mais à vrai dire depuis le début, de cet acharnement, c’est uniquement l’avocate qui en a été la cible. C’est parce qu’elle a voulu exercer pleinement son métier, qu’elle a été persécutée.

 

Et empêchée d’intervenir dans les affaires politiques elle n’a pas hésité a ’apporter son soutien depuis 2017, à celle que l’on appelle les “filles de la rue Enqelab” -« enghelab” qui en persan signifie “révolution”- ces jeunes filles de la rue de la révolution, juchées sur des transformateurs électriques, des caisses de fortune des bornes de béton, qui brandissaient en pleine rue, leur voile au-dessus de leur tête nue, comme un symbole tournoyant de leur liberté espérée. Parce qu’elle a voulu combattre pour le droit.

 

En avril 2011, maman Nasrin écrivait déjà sa fille : "Ma fille, j'espère que tu ne penseras jamais que je ne pensais pas à toi ou que ce sont mes actions qui méritaient une telle punition... Tout ce que j'ai fait est légal et conforme à la loi."

 

Légal et conforme à la loi ? Cette loi nous la connaissons bien. Ce n’est pas la loi des mollahs. Ce n’est pas la norme née du pouvoir des tyrans., ce n’est pas davantage la loi édictée par les codes des nations. C’est celle qui doit résider universellement dans le cœur de tout avocat ! Comment proclamer davantage une foi inébranlable dans le droit naturel qui doit régir l’humanité tout entière ? Comment mieux invoquer cette autre loi que tout avocat doit brandir–fusion péril de sa liberté– face à la norme interne injuste ?

 

Au mois de septembre 2018, maman Nasrin écrivait dans une autre lettre à son fils Nima, maintenant âgé de 11 ans, et à sa fille Mehraveh, maintenant âgée de 19 ans :

« Je vous envoie mes larmes d'amour, en espérant qu'elles rendent l'injustice de notre temps un peu plus supportable pour vous ».

 

Non, cette injustice n’est pas supportable pour nous ! Après avoir lancé, depuis le 4 septembre 2010, successivement tant d’appels, d’exhortations, ou de pétitions – sans doute inefficaces et inutiles -si nous n’avions su faire qu’une chose en lui envoyant cet hommage, en espérant qu’il puisse rendre l’injustice plus supportable pour elle, jusqu’à sa libération que nous savons inéluctable, nous n’aurons pas failli à l’humble mission que nous sommes donnée. Pour nous, désormais, il n’y aura pas de cesse que Nasrin ne soit libre.